Chapitre 3 — Gestion de l’Eau : Irrigation, Collecte et Économie

Gérer l’eau au jardin, c’est piloter un bilan : entrées (pluie, irrigation) moins sorties (évapotranspiration, drainage, ruissellement) égale variation du stock (humidité du sol). Toute la sophistication des systèmes d’irrigation modernes repose sur ce simple bilan hydrique.

3.1 Le bilan hydrique

ΔS = P + I - ET - D - R

Terme Signification Unité
ΔS Variation du stock d’eau dans le sol mm
P Précipitations mm
I Irrigation mm
ET Évapotranspiration mm
D Drainage (percolation profonde) mm
R Ruissellement mm

En pratique, on vise ΔS ≈ 0 : le sol reste à la capacité au champ (pF 2), sans excès ni déficit.

3.2 Évapotranspiration : la clé du bilan

L’évapotranspiration (ET) combine deux processus :

Évapotranspiration de référence (ET₀)

La formule de Penman-Monteith (FAO-56, 1998) est l’équation standard pour calculer ET₀ :

ET₀ = [0,408 Δ(Rn - G) + γ (900/(T+273)) u₂ (es - ea)] / [Δ + γ(1 + 0,34 u₂)]

où :

En pratique, ET₀ varie de 1–2 mm/jour en hiver (France) à 6–8 mm/jour en été méditerranéen.

Pression de vapeur saturante

es(T) = 0,6108 × exp(17,27 T / (T + 237,3)) [kPa]

Déficit de Pression de Vapeur (VPD)

Le VPD (Vapour Pressure Deficit) est la différence entre la pression de vapeur saturante et la pression réelle :

VPD = es - ea = es × (1 - HR/100)

Le VPD est un moteur puissant de la transpiration. Un VPD élevé (air chaud et sec) “tire” l’eau des feuilles. C’est la variable que nous utiliserons dans le chapitre 9 pour le contrôle d’irrigation intelligent.

VPD (kPa) Effet sur la plante
0,4 – 0,8 Idéal (serre, nuit)
0,8 – 1,2 Optimal (légumes plein air)
1,2 – 2,0 Stress modéré, stomates se ferment
> 2,0 Stress sévère, transpiration réduite

ET de la culture

L’ET réelle d’une culture se calcule avec le coefficient cultural Kc :

ETc = Kc × ET₀

Kc dépend de l’espèce et du stade phénologique :

Culture Kc (début) Kc (mi-saison) Kc (fin)
Tomate 0,4 1,15 0,80
Laitue 0,7 1,00 0,95
Maïs 0,3 1,20 0,60
Haricot vert 0,3 1,05 0,90

3.3 Réserve Utile et dose d’irrigation

La Réserve Utile (RU) est la quantité d’eau disponible pour les plantes entre la capacité au champ (pF 2) et le point de flétrissement permanent (pF 4,2) :

RU = (θ_cc - θ_pfp) × Z_r × 1000 [mm]

où θ_cc et θ_pfp sont les humidités volumiques aux pF respectifs, et Z_r la profondeur racinaire effective (m).

Réserve Facilement Utilisable (RFU)

En pratique, les plantes commencent à stresser avant d’atteindre le point de flétrissement. On définit :

RFU = p × RU

où p est le coefficient de dépletion (0,5 pour la plupart des légumes).

Exemple de calcul :

Pour une tomate (Z_r = 0,6 m) dans un sol limoneux (θ_cc = 0,32, θ_pfp = 0,14) :

RU = (0,32 - 0,14) × 0,6 × 1000 = 108 mm
RFU = 0,5 × 108 = 54 mm

Si ET = 5 mm/jour, l’irrigation est nécessaire tous les 54/5 = 10,8 jours en l’absence de pluie.

3.4 Méthodes d’irrigation

Aspersion

L’aspersion simule la pluie. L’efficience (η) est de 70–80 % en conditions normales, mais chute à 50–60 % par vent ou chaleur (évaporation en vol).

Goutte-à-goutte

Le goutte-à-goutte délivre l’eau directement à la rhizosphère. Efficience : 90–95 %. Avantages :

Débit d’un goutteur (équation de Torricelli modifiée) :

q = K_d × P^x

où q est le débit (L/h), P la pression (bar), K_d le coefficient du goutteur, x l’exposant (≈ 0,5 pour goutteurs non-compensés, ≈ 0 pour goutteurs compensés).

Irrigation par submersion (planches, billons)

Efficience 50–70 %. Simple mais propice aux maladies racinaires par anaérobie.

3.5 Collecte des eaux de pluie

Potentiel de collecte

V = A × P × C_r

où V est le volume collecté (m³), A la surface de toiture (m²), P les précipitations annuelles (m), C_r le coefficient de ruissellement (0,8–0,9 pour une toiture).

Exemple : toiture de 50 m², Paris (P = 0,65 m/an) :

V = 50 × 0,65 × 0,85 = 27,6 m³/an

Soit 27 600 litres — suffisant pour irriguer 100–150 m² de potager.

Qualité de l’eau de pluie

L’eau de pluie est légèrement acide (pH 5,5–6,5) due à la dissolution du CO₂ atmosphérique :

CO₂ + H₂O → H₂CO₃ → H⁺ + HCO₃⁻

En zones urbaines ou industrielles, la présence de SO₂ et NO_x peut abaisser le pH à 4,0–4,5 (pluies acides). Cette eau est néanmoins acceptable pour la plupart des jardins — son pH monte spontanément au contact du sol tamponné.

3.6 Economie d’eau : paillage et mulch

Le paillage réduit l’évaporation du sol de 30–50 %. Le mécanisme est simple : il crée une résistance de surface supplémentaire dans le transfert de vapeur d’eau.

Résistance à l’évaporation (modèle résistif) :

E = (es(Ts) - ea) / (ra + rs)

où ra est la résistance aérodynamique et rs la résistance de surface. Un paillage de 5–10 cm augmente rs d’un facteur 3–5.

Matière de paillage Épaisseur recommandée Durée
Paille de blé 8–10 cm 1 saison
BRF (Bois Raméal Fragmenté) 5–7 cm 2–3 ans
Tontes de gazon 3–5 cm 3–4 semaines
Feuilles mortes 10–15 cm 1 an
Film plastique noir 50–100 µm 1–3 saisons

3.7 Calcul d’un programme d’irrigation automatique

Un programme d’irrigation intelligent calcule quotidiennement :

# Schéma de principe (voir code/irrigation_controller.py pour la version complète)
ETc_aujourd_hui = Kc * ET0_calcule(T, HR, vent, Rn)
deficit = deficit_precedent + ETc_aujourd_hui - pluie_mesuree
if deficit >= RFU:
    irriguer(volume=deficit)
    deficit = 0

Ce principe — la méthode du bilan hydrique — est la base de tous les systèmes d’irrigation de précision modernes, du goutte-à-goutte maraîcher aux systèmes d’irrigation par pivot en grandes cultures.


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